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Philosophie : Platon : Inventeur de l'idée d'une autonomie humaine par la conscience ?
Posté par JLR le 11-Nov-2006 (6203 lectures)
Philosophie

Platon n'aimait pas son papa

 

Je vous propose ici un petit développement platonicien en rapport avec la chouette discussion que nous avons en ce moment sur l’arbre autour de Descartes. Chouette alors ! Sylvain nous a rappelé dans son chouette article en quoi Descartes pouvait à très juste titre passer pour l’inventeur de notre condition moderne. Oui, mais voilà : moi j’ai trouvé un joli petit article d’un très grand monsieur, qui fait de Platon le premier homme à avoir évacué le mythe de notre origine divine, à avoir inventé l’autonomie de l’homme par la conscience, et à avoir entrevu les conséquences en terme d’angoisse. Enfin, ce n’est pas dit comme ça bien sûr, mais c’est une lecture surprenante de Platon interrogeant l’origine. Voilà qui apporte de l’eau à notre beau moulin… Pour faire vite, Descartes, en inventant la conscience et donc en rendant l’homme autonome quant à son être et à son agir, nous aurait privé de ce Dieu entendu comme père, protecteur et guide, et, nous laissant livré à nous-même dans un état de doute constitutif de la conscience, aurait été le créateur de cette moderne « angoisse devant nos propres possibilités », thématisée par Heidegger, et caractère fort de nos sociétés occidentales contemporaines. Tout-puissants, privés de Père et de repères, nous ne savons… que faire. Je me tais ici parce que Sylvain a déjà dit tout ça en des termes mieux choisis et plus précis (voir son article).

Cependant, attrapant hier presque par hasard dans ma toute petite bibliothèque un livre de Jean Hyppolite, j’y ait trouvé un article sur la démythification chez Platon qui fait un écho très surprenant à cette discussion. Comme si notre idée de notre condition moderne, provoquée par Descartes et comprise entre autres par Heidegger, Kierkegaard, Hegel, Nietzsche, et bien des penseurs contemporains, avait déjà été pensée quelques millénaires plus tôt (deux et demi, à peu près). Evidemment les perspectives sont un peu différentes et les termes n’ont rien à voir, mais il n’empêche qu’une troublante proximité se fait jour. Je m’en vais vous en parler en le citant beaucoup, jugez vous-même. Entre crochets, ce sont mes petits commentaires intempestifs… L’article entend examiner rapidement le thème de l’origine chez Platon.

Il débute en ces termes : « Ce n’est quand même pas un hasard si nous nous adressons à Platon et si nous découvrons déjà en lui, ou du moins dans le personnage de Socrate, la déréliction humaine, la tentative presque insensée, mais inévitable, de substituer la raison à la confiance naïve [la confiance en le mythe de l’origine], le risque d’un nihilisme grandissant, celui-là même qu’a dévoilé Nietzsche à l’aube de l’époque contemporaine [« Dieu est mort »] ». Il cite ensuite un passage de République, VII. C’est à propos des hommes : « Ils sont dans le cas d’un enfant supposé, nourri au sein des richesses, dans une famille nombreuse et considérable, au milieu d’une foule de flatteurs et qui, arrivant à l’âge d’homme, s’apercevrait qu’il n’est pas le fils de ceux qui se disent ses parents et ne pourrait retrouver ses parents véritables ».

Telle est la situation des hommes dans leur condition nouvelle : détrompés de leur croyance naïve en leur filiation supposée, livrés à eux-mêmes puisque le père véritable se dérobe à leur recherche – remarquons, avec Hyppolite, que cette interrogation survient au moment des richesses et de l’âge d’homme, c’est à dire au moment où l’humanité est parvenue à la culture et au progrès. Ils n’ont plus d’origine connue, d’où l’angoisse ; ils n’ont que quelques flatteurs, les sophistes, qui entendent les détourner de ces questions essentielles. Comme le dirait Heidegger, qui voyait décidément très juste : « l’homme est sans pourquoi, mais il n’est pas sans demander pourquoi ». Suite de République, VII : « Arrivé à un âge plus mûr on ne voudra pas donner dans cette manie [celle des sophistes], on imitera plutôt celui qui veut discuter pour rechercher la vérité, que celui qui par plaisir s’amuse à contredire, et se montrant soi-même plus mesuré, on fera respecter la profession de philosophe, au lieu de l’exposer au mépris ». A la confiance béate en le mythe succède la recherche de la vérité, soit de la connaissance ; une recherche, du reste, qui ne manquera pas, comme chez Descartes, de nous faire douter (et donc angoisser), puisque nous avons à nous montrer « plus mesuré », c’est-à-dire qu’il ne nous faudra pas être trop sûrs de nous, même si le doute procure l’inconfort. C’est un choix… La thèse de Hyppolite suit sur la page suivante (je vous passe le développement sur les philosophes princes de la cité et remplaçants du père perdu) : « N’ai-je pas raison de croire qu’il y a dans ces beaux textes platoniciens une image véritable de notre condition ? L’humanité en s’émancipant dissipe la confiance originaire ; elle est sans père naturel, sans origine divine ; elle est livrée à elle-même et à sa seule raison.

C’est ici qu’intervient la démythification ; il y a certes dans le jeu subtil du savoir des mythes nouveaux qui surgissent – cet « arbre de la connaissance échevelé de visions » [Paul Valéry] – mais ces mythes à leur tour se dissolvent : Il en cherra des fruits de mort
De désespoir et de désordre [Genèse] Peut-on alors faire confiance à la seule raison, peut-elle déterminer la voie droite par la pure réflexion, et l’organisation de la nature humaine dans ses rapports avec la nature et elle-même ? Mais Platon avait substitué l’idée-valeur à l’origine divine et mythique. Cette idée n’est qu’une projection, l’ombre portée de notre adaptation progressive au monde et du monde à nous-mêmes. En vérité, ce rationalisme de l’humanité émancipée est l’autre face d’un nihilisme toujours possible : L’immense espoir de fruits amers Affole les fils de la fange… Cette soif qui te fit géant Jusqu’à l’être exalte l’étrange Toute-puissance du Néant [Genèse ?] » La science est amère, elle n’a pas la douceur infantilisante du mythe. Elle nous porte, peut-être paradoxalement, au Néant ; ce Néant étrange, car inconnu ; inconnu, donc angoissant. Voilà explicitée très clairement la tension entre conscience et doute, entre déniaisement par rapport au mythe et nihilisme, un nihilisme qui ne peut faire fond que sur un certain désespoir. On peut remarquer aussi que cette thématique est apparemment présente dans la tradition biblique : manger du fruit de la connaissance, c’est perdre la protection du Père, connaître certes, mais souffrir de cette connaissance aussi… Hyppolite a ici le mérite de ne pas gloser sur la trop-connue rupture judéo-chrétienne en montrant plutôt un thème qui se répète, de Platon à la Bible, jusqu’au Descartes qui redessine le rapport des hommes à leur Dieu et au Nietzsche déicide.

Enfin, je ne résiste pas au plaisir de vous recopier Le rêve de Jean-Paul, texte du XIX e siècle cité par Hyppolite sans plus de précision, où est mis en scène le Christ encore vivant, c’est-à-dire, historiquement, dès les débuts du christianisme. Certes, c’est une fiction, mais la simple idée que l’absence de Dieu puisse être évoquée dès les textes fondateurs du christianisme donne matière à réflexion. Le Christ répond aux morts se demandant où est Dieu : "« Christ, n’est-il point de Dieu ? » Il répondit : « Il n’en est point… J’ai parcouru les mondes, je me suis élancé vers les soleils, avec les voies lactées j’ai traversé les espaces déserts du ciel, mais il n’est point de Dieu. Je suis descendu aussi loin que l’existence projette ses ombres et j’ai plongé mon regard dans les gouffres et j’ai crié : Père où es-tu ?, mais je n’ai entendu que la tempête éternelle que rien ne gouverne et l’arc-en-ciel luisant formé par les êtres se dressait au-dessus de l’abîme et s’y épanchait goutte à goutte. Et lorsque je levai les yeux vers le ciel infini cherchant un regard de Dieu, l’univers me contempla de son orbite vide et sans fond… » Alors, à l’effroi du cœur, s’avancèrent dans le temple les enfants morts qui s’étaient réveillés au cimetière et ils se jetèrent aux pieds de la haute silhouette en disant : « Jésus, n’avons-nous point de père ? ».

Et il regardait ruisselant de larmes : « Nous sommes tous des orphelins vous et moi, nous n’avons point de père ». Ouf… Personnellement je trouve que c’est assez sublime. Et Hyppolite de conclure : « Le rationalisme – optimiste ou pessimiste – ne peut plus être considéré comme une authentique ontologie, il est dans la déréliction humaine comme l’affirmation stoïque d’une condition d’existence. Ce n’est pas sous cette forme qu’il naquit en Grèce, mais c’est là pour nous le résultat des siècles de culture et de progrès de la connaissance [dont sans doute la radicalité de l’invention cartésienne de la conscience]. Il faut ajouter que la démythification n’atteint pas seulement le mythe des origines, elle atteint aussi le mythe de l’avenir humain dans toute son ampleur. Maintenant que le progrès existe, comme progrès de nos conditions de vie, comme accélération des techniques, nous ne pouvons pas davantage nous faire d’illusion sur la fin des temps que sur leur commencement. […] Le mythe est ici condamné comme illusoire. Pourtant il peut subsister encore sous la forme de l’art, comme un mythe à la seconde puissance, qui finit d’oublier sa propre feinte ».

En somme, l’art serait comme une illusion qui, à force de s’assumer et de s’épuiser, tout en se recréant, s’oublie comme illusion. Au passage, elle ré-instille du mythe, de la croyance, de la foi, de l’espoir, dans notre condition. Pour ceux qui ne seraient pas encore certains que l’art serve à quelque chose… Remarquons aussi que, en tant que « mythe à la seconde puissance », l’art ne peut émerger qu’après que le premier mythe a été évacué. L’art aussi a à tuer son père, pour parler en termes freudiens. Ceci a le mérite aussi de nous montrer une nouvelle proximité de Descartes et de Platon avec Freud : tous trois, en des termes et selon des recherches différentes, examinent le mythe et la sortie du mythe, comme une adolescence de l’homme et de l’humanité.

Voilà, pour ceux que ça intéresse, sachez que tout ce qu’a écrit Hyppolite est à la fois clair et très érudit (ce qui a été publié aux PUF consiste surtout en notes de conférences, sur beaucoup de sujets variés). Voilà de quoi mettre de l’eau à notre moulin, non ? Référence : Jean Hyppolite, Figures de la pensée philosophique, tome I, § 1, « Platon », PUF, 1971 et 1991

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Auteur Conversation
clément
Posté le: 12/12/2006 22:54  Mis à jour: 12/12/2006 22:54
membre
Inscrit le: 22/9/2006
De: Trois, Quatre...
Envois: 134
 Re: Platon n'aimait pas son papa
ben dis donc faut être motivé là...quand on dis qu'il n'y a jamais de contenu approfondi sur le net...
en tout cas merci de nous 'grandir' avec tes articles qui sont à chaque fois d'une grande qualité...
mais "philosophiquement" parlant je ne sais que répondre, je me sens tellement petit...peut-être quelqu'un aura un commentaire plus interessant à faire, mais moi en ce qui me concerne je suis pantois!
JLR
Posté le: 13/12/2006 15:55  Mis à jour: 13/12/2006 15:55
Membre+°
Inscrit le: 25/9/2006
De: Rennes
Envois: 70
 Re: Platon n'aimait pas son papa
J'admets que c'est peut-être un poil hardcore... Mais pour ce qui est du contenu, en l'occurrence ce n'est pas moi qu'il faut louer mais ce cher Hyppolite, mec pas trop célèbre et pourtant...

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