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Politique : Pour un renouveau des idées politiques : Ill Fares the Land / Un cri du coeur (Tony Judt)
Posté par eudaimon le 29-Aug-2010 (1921 lectures)
Politique

Ill Fares the Land- Tony JudtIntroduction : Un guide destiné aux perplexes

“I cannot help fearing that men may reach a point where they look on every new theory as a danger, every innovation as a toilsome trouble, every social advance as a first step toward revolution, and that they may absolutely refuse to move at all." (2)
Alexis de Tocqueville

La manière dont nous vivons aujourd'hui semble profondément dépourvue de sens. Puisque depuis quarante ans nous avons en effet érigé en vertu la quête de l'intérêt matériel, et celle-la même constitue maintenant tout ce qu'il reste de notre sentiment de bien commun. Nous savons ce que les choses coûtent, mais nous n'avons aucune idée de ce que qu'elles valent. Que ce soit au sujet d'une décision judiciaire ou d'une loi, nous ne nous posons plus la question : est-elle bonne ? Est-elle équitable ? Est-elle juste ? Est-elle satisfaisante ? Va t-elle permettre l'avènement d'une société ou d'un monde meilleur ? Ces questions étaient autrefois les questions politiques, même si elles n'étaient pas faciles. Nous devons réapprendre à nous les pose.


Le matérialisme et l'égoïsme de notre vie moderne n'est pas intrinsèque à la condition humaine. La plupart de ce qui nous apparaît "naturel" aujourd'hui n'existe que depuis les années 80 : l'obsession de la santé, le culte de la privatisation et des secteurs privés, une disparité grandissante entre riches et pauvres. Et surtout, la rhétorique qui les accompagne : une admiration sans réserves pour les marchés libérés, un dédain pour le secteur public, la montée en puissance de la folie de l'infini.

Nous ne pouvons pas continuer à vivre ainsi. Le petit "crash" de 2008 nous a rappelé que le capitalisme non régulé est le pire ennemi de l'État : aujourd'hui ou demain le capitalisme deviendra certainement la victime de ses propres excès et se retournera vers l'État afin qu'il lui vienne en aide. Cependant si nous ramassons juste les débris et continuons comme si de rien n'était, nous pouvons nous attendre à plus de bouleversements dans les années à venir.

Et pourtant nous ne semblons pas incapables de concevoir des alternatives. Cette situation est aussi nouvelle. Jusqu'à très récemment, la scène publique dans les sociétés libérales s'exerçait à l'ombre d'un débat entre défendeur du "capitalisme" et ses détracteurs : généralement identifiés avec une seule ou d'autres formes de "socialisme". Dans les années 70, ce débat avait déjà perdu la plupart de son intérêt pour les deux camps : en attendant, la distinction "gauche-droite était au service d'une stratégie. Cela désignait un bouc-émissaire pour critiquer les affaires modernes.

A Gauche, le Marxisme a attiré des générations de jeunes, ne serait-ce que parce qu'il offrait un moyen de prendre de la distance de la situation de statut quo. Il en était presque de même du conservatisme classique : un légitime dégoût pour un changement trop brusque offrit refuge à ceux réticents d'abandonner des routines établies depuis longtemps. Aujourd'hui, ni la Gauche ni la Droite ne peuvent se positionner.

Les étudiants se plaignent au près de moi depuis trente ans : "c'était facile pour vous : votre génération avait des idéaux et des idées, vous croyiez en quelque chose, vous étiez capable de changer les choses. "Nous" (les enfants des années 81, 90, les "ceux de la fin du siècle") n'avons rien. Mes étudiants ont raison à bien des égards. C'était facile pour nous : tout autant, au moins dans ce sens, pour les générations qui nous avaient précédé. La dernière fois qu'une cohorte de jeunes avait exprimé une frustration similaire face au vide de leur existence, au manque décourageant de sens à leur vie, c'était dans les années 20 : ce n'est pas par hasard si les historiens parlent de "génération sacrifiée".

Si les jeunes manquent aujourd'hui de quelque chose, ce n'est pas de cibles. N'importe quelle conversation avec des étudiants et élèves produit en général une liste surprenante d'anxiété. La génération montante est en effet extrêmement inquiète au sujet du monde dont elle hérite. Toutefois un sentiment général de frustration accompagne ces inquiétudes. "Nous" savons que quelque chose ne va pas et il y a de nombreuses choses que nous n'aimons pas. Cependant en quoi pouvons-nous croire ? Que devrions-nous faire ?

Il s'agit d'un renversement ironique après les comportements d'une époque plus ancienne De retour à l'époque du dogme radical et plein d'assurance, les jeunes étaient loin d'être hésitants. Le ton caractéristique des années 60 était celui de la confiance démesurée : tout ce que nous savions faire c'était résoudre les problème mondiaux. C'était cette note d'arrogance imméritée qui explique en partie le contrecoup réactionnaire qui a suivi ; si la Gauche se rétablit, un peu de modestie sera de mise. En attendant, vous devez être capable de nommer un problème si vous souhaitez le résoudre.

Ce livre a été écrit pour les jeunes des deux côtés de l'Atlantique. Les lecteurs américains seront sans doute frappés par les références fréquentes faites à la démocratie socialiste. De telles références sont rares ici aux États-Unis. Quand les journalistes et commentateurs défendent les dépenses publiques sur des objectifs sociaux, ils ont plus de chance de se décrire, et être décrits par leurs détracteurs, comme des "libéraux". Toutefois c'est troublant. Le mot "libéral" est une étiquette respectable et convenable, et nous devrions tous être fiers de l'avoir. Cependant comme un pardessus bien-conçu, il dissimule plus qu'il ne montre.

Un libéral est un individu qui parasite les affaires des autres : qui tolère les positions dissidentes et les comportements non conventionnels. Les libéraux ont aimé à travers l'histoire garder les gens à distance de leur existence, laissant aux gens le maximum d'espace pour vivre et s'épanouir comme ils le souhaitent. A l'extrême, de tels comportements sont aujourd'hui associés avec les prétendus "libertaires", mais l'expression est redondante. Les véritables libéraux restent prêts à abandonner les autres tout seuls.

Les sociaux-démocrates de l'autre côté, ont quelque chose d'hybride. Ils partagent l'engagement culturel et la tolérance religieuse des libéraux. Toutefois en ce qui concerne la politique publique, les sociaux-démocrates croient en possibilité et la vertu des actions collectives pour le bien commun. Comme la plupart des libéraux, les sociaux-démocrates privilégient la taxation progressive afin de payer les services publiques et d'autres services sociaux auxquelles les personnes n'ont pas accès ; mais alors que nombre de libéraux envisagent certainement une telle taxation ou offre publique comme un démon nécessaire, une vision sociale-démocrate d'une bonne société occasionne un plus grand développement du rôle de l'État et du service publique.

Naturellement la social-démocratie est difficile à vendre aux États-Unis. L'un de mes objectifs est de montrer qu'un gouvernement peut jouer un rôle plus important dans nos vies sans mettre en danger nos libertés, et de débattre si, puisque l'État va nous accompagner pour le meilleur dans cet avenir incertain, nous ferions mieux de réfléchir à quel sorte d'État nous voulons. En tous les cas, la plupart de ce qui a fait le meilleur de la législation américaine et la politique sociale pendant le cour du vingtième siècle, et ce que nous voulons maintenant démanteler au nom de l'efficacité et de "moins de gouvernement", correspond en pratique à ce que les Européens ont appelé la "social-démocratie". Il ne s'agit pas de s'interroger sur ce qu'il faut faire, mais comment en parler.

Le dilemme des Européens est un peu différent. De nombreux pays européens ont longtemps pratiqué quelque chose semblable à une sociale-démocratie, mais ils ont oublié comment la prôner. Les sociaux-démocrates d'aujourd'hui sont sur la défensive et pénitents. Les détracteurs qui affirment que le modèle européen est trop cher ou inefficace économiquement apparaissent incontestés aux yeux de tous. Et maintenant, l'aide sociale est plus que jamais populaire au près de ses bénéficiaires : nulle part en Europe on ne trouve des électeurs pour abolir les services publiques liés à la santé, supprimer l'école gratuite ou subventionnée, ou encore réduire l'offre publique de transports et d'autres services essentiels.

Je veux défier la sagesse populaire des deux côtés de l'Atlantique. De telle sorte que la cible s'atténue considérablement. Le "consensus de Washington" a occupé la scène dans les premières années de ce siècle. Où que vous alliez il y avait un économiste ou un "expert" expliquant les vertus de la déréglementation, de l'intervention minimale de l'État et de la taxation modérée. C'était comme si tout ce que le secteur publique pouvait faire, pouvait être réalisé en mieux par des entreprises privées.

La doctrine de Washington était accueillie partout par meneurs idéologiques issus des mercantis du "miracle irlandais" (l'explosion de la bulle immobilière du 'Celtic tiger') aux doctrinaires ultras-capitalistes de l'ancienne Europe communiste. Même la "vieille Europe" fut emportée par les eaux. Le projet de libre marché de l'Union Européenne, le prétendu "agenda de Lisbonne", les plans de privatisation des gouvernements français et allemands : tous furent le témoin de ce que les détracteurs français appellent la "pensée unique".

Aujourd'hui, nous nous en avons pris en partie conscience. Afin de prévenir des banqueroutes nationales et l'effondrement des opérations bancaires en masse, les gouvernements et banques centrales ont opéré de remarquables retournements politiques, disperser généreusement l'argent public en vue d'une stabilité économique et reprendre sous contrôle les entreprises en faillite sans y réfléchir à deux fois. Un nombre frappant d'économistes du libre marché, adorateurs aux pieds de Milton Friedman et de ses collègues de Chicago, se sont alignés pour se couvrir d'un sac de toile, et de cendres, et faire allégeance à la mémoire de John Maynard Keynes.

Tout cela est très gratifiant. Cependant cela constitue à peine une révolution intellectuelle. Bien au contraire : comme la réponse de l'administration Obama le suggère, le retour vers les économistes Keynésiens est en fait une retraite stratégique. A peu près la même remarque peut être faite du nouveau parti travailliste, s'en remettant plus que jamais au secteur privé en général et en particulier aux marchés financiers sur Londres. Un des effets de la crise a été certainement d'étouffer l'ardeur des Européens du continent pour "le modèle anglo-américain" ; mais les principaux bénéficiaires ont été ces mêmes partis du centre-droit déjà si enthousiaste à imiter Washington.

Pour résumer, le besoin pratique d'États forts et de gouvernements interventionnistes est sans contestations possibles. Toutefois personne ne repense l'État. Cela demeure une répugnance bien marquée que de défendre le secteur public au motif d'un intérêt ou principe collectif. Cela frappe de voir que dans une série d'élections européennes suivant l'effondrement financier, les partis sociaux-démocrates ont constamment fait de mauvais scores ; en dépit de la chute du marché, ils se sont manifestement avérés incapables de sauter sur l'occasion.

Si cela devait être reconsidéré de manière sérieuse, la Gauche doit pouvoir trouver sa voie. Il y a de quoi être en colère : la montée des inégalités de richesses et d'opportunités ; des injustices de classe et de caste ; l'exploitation économique ici comme à l'étranger ; de la corruption, de l'argent et des privilèges bouchant les artères de la démocratie. Cependant ce ne suffira plus d'identifier les défauts du "système" et puis de se replier, tel un Pilate : indifférent aux conséquences. La tribune de la rhétorique irresponsable des décennies passées n'a pas bien profité à la Gauche.

Nous sommes rentrés dans une période d'insécurité : une insécurité économique, physique et politique. Le fait que nous ignorons largement cela nous réconforte un peu : peu avait prédit en 1914 l'effondrement total de leur monde et les catastrophes tant économiques que politiques qui s'en suivirent. L'insécurité engendre la peur. Et la peur, celle du changement, du déclin, des étrangers et d'un monde inconnu, détruit progressivement la confiance et l'interdépendance sur lesquelles les sociétés civiles reposent.

Tout changement est perturbateur. Nous avons vu le spectre du terrorisme être suffisant pour entraîner des sociétés stables dans la tourmente. Les changements climatiques auront encore plus de conséquences dramatiques. Hommes et femmes seront renvoyés à faire appel aux ressources de l'État. Ils se retourneront vers leurs dirigeants et représentants politiques afin de les protéger : les sociétés ouvertes seront de nouveau poussées à se refermer sur elles-mêmes, sacrifiant leur liberté pour de la "sécurité". Le choix ne sera plus à faire entre État et marché, mais entre deux types d'État. Il nous incombe ainsi de concevoir de nouveau le rôle du gouvernement. Si nous ne le faisons pas, d'autres s'en occuperont.

Les arguments qui suivent furent d'abord exposés dans un essai auquel j'ai contribué dans le New York Review of Books en décembre 2009. J'ai reçu beaucoup de commentaires et de suggestions intéressants suite à la publication de cet essai. Parmi elles il y avait la critique judicieuse d'une jeune collègue. "Ce qui est le plus frappant" écrit-elle "concernant ce que vous écrivez n'est pas tant le contenu mais sa forme : vous dîtes d'être en colère face à notre inactivité politique ; vous écrivez l'urgence d'un retour à un dialogue publique informé d'un point de vue éthique concernant un besoin de révolte contre notre façon de penser orientée par l'économie. Personne ne parle plus comme ça". D'où l'idée de ce livre.


(1) Pierre, ASSOULINE, (2010: ‘Pour saluer Tony Judt’)
(2) Désolée, je n'ai pas retrouvé l'original de Tocqueville en français sur le net... Cela semble avoir été tiré du tome 3 de De la démocratie en Amérique

JUDT, Tony. (2010), Ill Fares the Land, (Penguin Press HC: USA).

JUDT, Tony. (2010), ‘Ill Fares the Land’, dans New York Times, En ligne : http://www.nytimes.com/2010/03/17/books/excerpt-ill-fares-the-land.html?pagewanted=1&_r=2, (Consulté le 11/08/2010).

REFERENCES

JUDT, Tony, (2010), ‘Tony Judt: a Manifesto for a New Politics’, dans Guardian.co.uk. Online/en ligne : http://www.guardian.co.uk/books/2010/mar/20/tony-judt-manifesto-for-a-new-politics, (Consulté le 11/08/2010).

PASSOULINE, Pierre, (2010), ‘Pour saluer Tony Judt’, dans La République des Livres. En ligne : http://passouline.blog.lemonde.fr/2010/08/09/pour-saluer-tony-judt/, (Consulté le 11/08/2010).

PILKINGTON, Ed. (2010), ‘A Bunch of Dead Muscles, Thinking’, dans Guardian.co.uk. En ligne : http://www.guardian.co.uk/theguardian/2010/jan/09/tony-judt-motor-neurone-disease, (Consulté le 11/08/2010).

WHEATCROFT, Geoffrey. (2010), ‘Tony Judt obituary’, dans Guardian.co.uk. En ligne : http://www.guardian.co.uk/books/2010/aug/08/tony-judt-obituary, (Consulté le 11/08/ 2010).

Un cri du coeur (1) - Tony Judt (traduction) - Copyright (c) Tony Judt, 2010.

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