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Philosophie : II - Joyeux automobiles : Les apories du consentement - Il faut lire Frédéric Lordon
Posté par pascale le 20-Jul-2011 (1244 lectures)

Il faut lire Frédéric LordonII - « Joyeux automobiles : Les apories du consentement »

« Spinoza ne laisse aucune chance aux illusions individualistes du moi souverain : « les hommes se trompent en ce qu’ils se croient libres, opinion qui consiste en ce qu’ils sont conscients de leurs actions, et ignorants des causes qui les déterminent » [Spinoza, Ethique, II, 35, scolie] »(34).

Spinoza, un siècle après La Boétie, s’interroge lui-aussi sur l’aliénation, dès les premières lignes de "L’Ethique", « De la servitude humaine, ou de la force des affects » : « J’appelle Servitude l’impuissance humaine à diriger et à réprimer les affects ; soumis aux affects, en effet, l’homme ne relève pas de lui-même mais de la fortune ». Mais il propose comme on le voit une toute autre logique de l’aliénation, et une autre anthropologie de l’homme. Or l’expression "servitude volontaire" renvoie précisément à une conception fondée sur le libre-arbitre - et ce alors même que les thèses qui la posent comme « évidente », en raison de l’acte de participation de l’agent, contredisent cette conception par ailleurs : Dejours la conçoit d’abord comme acceptation sous contrainte ; Gori considère le consentement comme pseudo acceptation, en réalité mensongère, c’est-à-dire comme une « imposture ».

Frédéric Lordon considère pour sa part que l’expression pose un problème de sens et que « la formulation concentre (…) toutes les apories de la métaphysique subjectiviste dont est nourrie la pensée individualiste contemporaine (…) : l’individu-sujet se croit cet être libre d’arbitre et autonome de volonté dont les actes sont l’effet de son vouloir souverain. Il pourrait n’être pas serf s’il voulait suffisamment fort l’affranchissement, par conséquent s’il l’est, c’est par défaut de volonté - et sa servitude est a contrario volontaire »(35). Il lui préfère donc la formulation moins équivoque de Thomas Coutrot, qui parle quant à lui de « coopération forcée » [Coutrot, 1998](36).

Lordon avait d’ailleurs abordé la question du consentement et de l’acceptation en s’interrogeant sur la notion de « légitimité » : « Comment le pouvoir ou l’autorité peuvent-ils opérer hors du seul recours à la coercition physique ? Si Bourdieu, par exemple, retrouve cette interrogation wéberienne, c’est bien pour reprendre - mais entièrement à nouveaux frais - la question marxienne de l’idéologie, c’est-à-dire des moyens symboliques de la domination. La réponse n’est pas directement dans la notion de légitimité elle-même, mais dans le concept de violence symbolique. Insensible et inconsciente, (…) la violence symbolique consiste en l’imposition aux dominés des catégories des dominants, et par conséquent de principes de vision qui leur font appréhender un monde objectivement contingent et défavorable comme naturel et acceptable - parfois même heureux » [Lordon, 2007](37) .

Pour tenter d’y voir plus clair dans un débat qui semblent renvoyer dos-à-dos les « positions critiques » sur l’organisation du travail dans le système néolibéral quant à la question du statut du travailleur - victime innocente, agent dominé par la contrainte et la peur, ou acteur responsable de sa propre condition à laquelle il contribue volontairement ? - il n’est pas impertinent de vérifier l’acception du terme dans le champ des spécialistes et théoriciens Dejours et Godi : que dit la psychanalyse de cette « volonté », qui peut être parfois étrangement néfaste ?

Hélas, de « volonté » point. Le "Vocabulaire de la psychanalyse" de Laplanche et Pontalis (38) nous fait directement passer de la « viscosité de la libido » à la « zone érogène ».

Point de « dessein », de « détermination », pas davantage que d’« intention », de « résolution » ou de « volition »(39) , de « vouloir » ou de « vœu ». Il semble difficile de trouver dans la théorie psychanalytique une notion approchant d’un « mouvement volontaire ». Le jeu des analogies nous amenant à « choix », que l’on trouve ici largement déployé en « choix de névrose », ou divers « choix d’objet », il s’avère que le terme, précisément, fait débat puisque difficilement acceptable dans la théorie freudienne, déterministe : on découvre en effet que, « pour s’en tenir à l’aspect terminologique du problème, on peut se demander pourquoi Freud a utilisé et maintenu le terme « choix ». Ce terme ne se réfère évidemment pas à une conception intellectualiste qui supposerait qu’entre différents possibles également présents l’un d’eux est élu (…). Toutefois, il n’est pas indifférent que, dans une conception qui se réclame d’un déterminisme absolu, apparaisse ce terme qui suggère qu’un acte du sujet est nécessaire pour que les différents facteurs historiques et constitutionnels mis en évidence par la psychanalyse prenne leur sens et leur valeur motivante.(40) » La notion de « choix » est à ce point sujet à embarras conceptuel, qu’il est encore redit plus loin que « le terme de choix (…) ne doit pas être pris en un sens intellectualiste »(41). En psychanalyse, des « défenses », du « déni » et de la « (dé)négation », mais aucune « décision ».

Voilà qui nous rapproche singulièrement de Lordon et de son spinozisme : déterminisme absolu, absence de libre-arbitre, conatus et affects déterminant les actions, homme non pas agissant de par sa volonté propre mais « agi par », pourtant persuadé d’être libre de ses décisions, d’en connaître l’origine voire même de les maîtriser. Soit, en résumé : absence de… volonté réellement volontaire.

Ne doutons-pas que le malicieux Frédéric Lordon n’ignore rien de la difficulté conceptuelle qu’un postulat de la volonté libre d’un sujet authentiquement et totalement propriétaire de son désir ne manquera pas de poser à toute théorie non subjectiviste, et notamment à la psychanalyse. N’a-t-il pas précisé dans "Capitalisme, désir et servitude" que, « pour en revenir (…) à l’idée de « servitude volontaire » (…), il faudrait soutenir que nous sommes entièrement maîtres de nos désirs… » (42) ? Il a par ailleurs rappelé qu’une anthropologie déterministe s’oppose aux « illusions de la conscience [et aux] prétentions de la liberté » [Lordon, 2001] (43) comme à « la croyance si profondément incorporée en la faculté d’auto-détermination où l’individu établit son identité de « sujet »(44) » . Il insiste également sur le fait que, dans cette approche, « il ne reste décidément pas grand-chose du « sujet » ou de l’«acteur », de sa liberté et de sa volonté, dont Spinoza défait à peu près toutes les prétentions »(45).

Que l’homme soit persuadé d’agir en fonction de ses choix propres, y compris quand ceux-ci lui semblent totalement rationnels, est une chose, mais il est, à proprement parler, « halluciné » : la « combinaison de conscience du désir et de méconnaissance de ses déterminations est probablement l’un des facteurs les plus puissants de cette hallucination du monde. Car l’intentionnalité propre du désir s’impose exclusivement à l’entendement et écrase toute idée des propulsions sans lesquelles pourtant il demeurerait désir indéterminé ». (46)

De plus Frédéric Lordon n’a-t-il pas, plus précisément, abordé les fondements spinozistes de la théorie freudienne et la « proximité qu’entretiennent les notions de libido et de conatus » ? [Lordon, 2001](47). Il a rappelé notamment que « dans les rares textes où Freud fait référence à Spinoza, c’est pour déclarer qu’il ne l‘a jamais lu (!), au prétexte épistémologique à peu près indéfendable qu‘il fallait garder toute sa spontanéité à sa science et ne pas la laisser influencer par quelque a priori philosophique »(48) . Au-delà, et ayant au préalable posé qu’il « ne saurait être question (…) de rabattre l’une sur l’autre psychanalyse et philosophie spinoziste » (49), Frédéric Lordon met en parallèle les deux approches : « une même intuition anthropomorphique de l’homme essentiellement désirant, une même problématique de la servitude passionnelle », d‘autant plus que « le conatus pourrait parfaitement être compris comme une libido (…) générale et désexualisée, c‘est-à-dire comme une énergie fondamentale mais en attente de directions et de mise en forme » (50) .

La suite Conclusion
*************
Sommaire :

Il faut lire Frédéric Lordon - Introduction
I - « Faire faire : La servitude volontaire n’existe pas »
II - « Joyeux automobiles : Les apories du consentement »
Conclusion
Notes de bas de page
Références bibliographiques
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