Conclusion
En affirmant - assez brutalement - qu’il « n’y a pas de servitude volontaire, [qu’il] n’y a que la servitude passionnelle » (51), "Capitalisme, désir et servitude" prend le parti d’interroger, de façon à la fois provocatrice et exigeante, une notion apparemment acceptée, pour mieux l’éclairer des doutes que les évidences tendent naturellement à faire disparaître. « S’il est bon de rappeler que les dominés contribuent toujours à leur propre domination, il est nécessaire de rappeler dans le même mouvement que les dispositions qui les inclinent à cette complicité sont aussi un effet incorporé de la domination », nous rappelait Loïc Wacquant au sujet de la conception « intrinsèquement double et trouble » de la domination telle que la définissait Pierre Bourdieu. « Ainsi la soumission des travailleurs (…) n’est-elle point, dans la majeure partie des cas, une concession délibérée et consciente à la force brute des cadres (…). Elle trouve sa genèse dans la correspondance inconsciente entre les habitus et le champ dans lequel ils opèrent. Elle se loge au plus profond du corps socialisé ; elle est, pour tout dire, l’expression de la somatisation des rapports sociaux de domination.(52) » .
En partant des conceptions marxistes du rapport salarial - dont il nous rappelle que « le schéma binaire des classes » est à repenser, notamment en raison de « l’émergence des cadres, ces salariés bizarres à la fois matériellement du côté du travail et symboliquement du côté du capital - Frédéric Lordon nous propose une discussion, « au double sens de la critique et de l’analyse » (53), éclairée par les outils conceptuels du spinozisme sur ce paradoxe du « salariat content ». Ce faisant, et même si les besoins de sa démonstration l’amènent parfois à brosser à gros traits des notions qui demanderaient une étude plus approfondie, il nous alerte également sur le fait qu’à trop ressasser une expression toute faite, ambigüe de par sa nature formelle d’oxymore, on risque - et alors même que l’œuvre citée en référence dit l’inverse - de donner à lire précisément ce que l’on ne souhaite pas. En d’autres termes, répéter à quel point est « volontaire » la position des agents qui, en premier chef, supportent les effets néfastes de la domination, ne nous mène-t-il pas indirectement à cette conception de l’homme, en tant qu’il est pleinement maître de ses décisions, donc toujours stratège, qui postule que le pouvoir du dominant ne tient qu’au choix que fait le dominé qui « accepte » (voire choisit) de se laisser influencer(55) ?
Quant aux fondements conceptuels dans la théorie psychanalytique de cette « volonté d’être serf », on n’ose poursuivre l’exploration du "Vocabulaire de la psychanalyse" jusqu’à l’article « masochisme » - la servitude volontaire comme « liberté de la volonté » de souffrir, avec jouissance y afférente ? En revanche, on peut penser, comme nous y invitent les réflexions de Frédéric Lordon, que la répétition de la formule "servitude volontaire" pourrait bien susciter, chez les travailleurs soumis aux nouvelles organisations du travail, un « affect triste » que connaît bien la psychanalyse : la culpabilité. Non seulement nulle libération, mais la double peine.
La suite
Notes de bas de page
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Sommaire :
Il faut lire Frédéric Lordon - Introduction
I - « Faire faire : La servitude volontaire n’existe pas »
II - « Joyeux automobiles : Les apories du consentement »
Conclusion
Note de bas de page
Références bibliographiques
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