Justice sociale et politique chez Proudhon

Date 10-Apr-2007 | Sujet : Philosophie

Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) fut l'un des théoriciens socialiste les plus influent du 19ème siècle.Considéré comme le père de l'anarchisme, il a à travers son oeuvre cherché à théoriser un socialisme non étatiste et non collectiviste, se démarquant ainsi de théoriciens comme Louis Blanc ou Karl Marx.

Auteur de plus d'une vingtaine d'ouvrage et d'une immense correspondance, il fut penseur politique le plus influent de la seconde moitié du 19ème siècle chez les ouvriers1 et chez les socialistes non-marxistes. Pour autant, son oeuvre demeure aujourd'hui assez méconnue, difficile d'accès, et son héritage (controversé) est revendiqué autant à l'extrême gauche qu'à l'extrême droite...

Chantal Gaillard a raison de dire de Proudhon qu' il « a souvent été mal compris, ‎victime de ses formules à l'emporte-pièce et de l'expression un peu touffue de sa ‎pensée, mais aussi du succès du marxisme qui a empêché l'étude objective de son ‎oeuvre ».‎

L'objet de ce travail va être double. D'une part, il s'agira de dégager les grandes ‎lignes directrices de la pensée Proudhonienne en montrant comment elle se construit ‎de manière a constituer un édifice cohérent. D'autre part, ce travail a pour but de ‎rendre intelligible la pensée de Proudhon tout en restituant sa complexité et cela afin ‎de la rendre accessible tant au néophyte qu'au lecteur averti.‎

La première partie du travail consistera donc en l'exposé des grands principes autour ‎desquels se construit une théorie de la justice chez Proudhon. Les parties II et III ‎montreront comment ces principes s'appliquent, dans la sphère économique et ‎sociale (le mutuellisme), et, dans la sphère politique (le fédéralisme). Enfin, une ‎quatrième partie aura pour but une mise en perspective, tant sur un plan critique ‎qu'historique des principes exposés précédemment.

‎Il importe cependant de dire que ce travail est une lecture possible de l'oeuvre de ‎Proudhon, en ce sens qu'elle varierait selon l'axe choisi. Une réflexion sur la ‎sociologie de Proudhon, sa pensée juridique ou son rapport à la religion aboutirait à ‎des considérations bien différentes4, si nous faisons références à ces aspects de la ‎pensée de Proudhon, c'est pour montrer en quoi ils fondent ou éclairent sa ‎conception de la justice. Ce sera donc la perspective morale, qui dans notre travail, ‎primera sur les autres.‎
Le lecteur attentif constatera une certaine dissymétrie entre les différentes parties et ‎sous partie, mais la clarté et l'exposition n'en souffriront point. ‎
Il arrivera, que dans les parties II et III, nous renvoyons à des principes posés dans ‎la Partie I ; ceci ce fera sous la forme : voir I.A. « Association : tout est centre et ‎circonférence ». ‎

I) Les bases de la pensée Proudhonienne :

A) La Justice immanente :

‎ Proudhon considère que la justice est une faculté de l’âme, elle est le sentiment par ‎lequel chacun reconnaît librement autrui comme un égal. Il dit à cet égard : LA ‎JUSTICE [...] est le respect, spontanément éprouvé et réciproquement garanti de la ‎dignité humaine, en quelque personne et dans quelque circonstance qu'elle se trouve ‎compromise, et à quelque risque que nous expose sa défense. » Cette conception ‎rejoint la définition qu'Aristote pose de la Justice lorsqu'il que nous entendons « ‎signifier par justice cette sorte de disposition qui rend les hommes aptes à accomplir ‎les actions justes, et qui les fait agir justement et vouloir les choses justes. ‎

Chez l'un comme l'autre, ce qui caractérise la justice, c’est son caractère immanent, ‎Proudhon refuse l’idée d’une source transcendante de la justice. Il conçoit la justice ‎comme se déployant à mesure que les sociétés évoluent et se réforment : « Qu’est ‎ce que la Justice ? L’essence de l’humanité. Qu’a-t-elle été depuis le commencement ‎du monde ? Presque rien. Que doit-elle être ? Tout. »‎

Proudhon va adopter la perspective Kantienne de l’égale dignité des hommes, ‎fondement de la justice mais va cependant la prolonger en lui donnant une ‎perspective immanente, il dit à cet égard : ‎
En posant le principe de la Justice immanente, […], j’ai fait comme Copernic. J’ai ‎changé l’hypothèse sur laquelle reposait jusqu’ici le monde moral : (à) savoir que la ‎justice est un commandement de Dieu (Selon Hobbes, elle n’est qu’une nécessité, ‎selon Kant, elle vient de Dieu car elle suppose Dieu8 ; selon les autres philosophes, ‎elle est un mot, une convention. ‎

En posant le sujet comme source de la Justice, Proudhon va par là même poser le ‎sujet comme fondement du droit. Les conséquences de cette position, sont qu’il va ‎récuser toute source transcendante du droit, que ce soit Dieu ou l’Etat. La Justice ‎présuppose donc que les hommes soient libres, mais cette condition de possibilité a ‎pour conséquence qu’ils deviennent égaux et que les « formes » d’autorités ‎disparaissent dans la société. ‎

‎« De l'identité de la raison chez tous les hommes, et du sentiment de respect qui les ‎porte à maintenir à tout prix leur dignité mutuelle, résulte l'égalité devant la justice ‎‎». A mesure donc que le sentiment de Justice apparaît parmi les hommes, ils tendent ‎donc à se reconnaître comme égaux, l’égalité est donc un effet de la liberté, en tant ‎qu’elle permet l’expression de la Justice. Proudhon ne considère pas le couple liberté-‎égalité comme antinomique mais en fait le corollaire de la Justice, qu'il considère ‎être une dynamique, un développement. ‎

Le refus de l’autorité est quant à lui motivé par le fait que le principe autoritaire est ‎extérieur et qu’il commande. Dès lors, si la source du droit, ou de la justice est ‎placée hors de l’individu, elle ne saurait être La justice, car il ne s’agirait d’un ‎commandement que l’individu s’est donné mais qu’on lui impose. Il cesse donc d’être ‎libre et la Justice ne peut se déployer, à la manière d’une mécanique dont l’un des ‎rouages viendrait à manquer. ‎

B) La liberté positive :

Pour qu’il soit juste, l’homme doit être libre nous dit Proudhon. Essayons de voir ‎comment il conçoit la liberté, et les conséquences que cela a pour sa théorie de la ‎justice. ‎
Proudhon conçoit la liberté comme positive, il en dit qu'elle est ... ‎
‎... "de deux sortes : simple, c'est celle du barbare, du civilisé même, tant qu'il ne ‎reconnaît d'autre loi que celle du Chacun chez soi, chacun pour soi ; - composée, ‎lorsqu'elle suppose, pour son existence le concours de deux ou plusieurs libertés. Au ‎point de vue barbare, liberté est synonyme d'isolement : celui-là est le plus libre ‎dont l'action est la moins limitée par celle des autres [...]. Au point de vue social, ‎liberté et solidarité sont termes identiques : la liberté de chacun rencontrant dans la ‎liberté d'autrui, non plus une limite, [...], mais un auxiliaire, l'homme le plus libre est ‎celui qui a le plus de relations avec ses semblables." ‎
Cette définition de la liberté, si elle n'est spécialement originale, en ce sens qu'elle ‎est dans la lignée de la tradition libérale, introduit néanmoins un élément intéressant ‎pour comprendre comment va se former et se justifier la notion d'association comme ‎fondement de la société, du « lien social » pour parler en termes sociologiques. La ‎liberté étant conçue comme une dynamique par laquelle les individus, entre en ‎relation les uns les autre. Toute liberté individuelle, pour croître, a besoin du ‎concours d'autre liberté, la relation avec autrui devient nécessaire, autant que voulue ‎par un homme souhaitant être libre. ‎
‎ De ce caractère de réciprocité, inhérent à la liberté, se déduit qu’elle s’exprime par ‎l’association, et que la forme de cette expression correspond au contrat. On pourrait ‎dire que : « sans association, sans réciprocité, pas de liberté autre que celle du ‎barbare ». L'idée qu'il faille dépasser le « chacun chez soi, chacun pour soir », ‎permet de comprendre la solidarité, comme un principe libertaire. Le contrat apparaît ‎pour Proudhon comme le seul moyen d'assurer l'accord de deux volontés libres. Il ‎est l'instrument qui permet l'instauration de rapports justes entre les individus. ‎



C) Le contractualisme :

La société envisagée comme résultante d'un contrat est une des thématiques ‎majeures de la philosophie politique depuis Hobbes, où la société n'est plus ‎construite à l'image d'un ordre naturel (ou divin) des choses ; mais résulte de la ‎volonté de ses membres. Proudhon ne postule pas un état de nature qui expliquerait ‎les raisons du Contrat social, mais comme nous l'avons vu plus haut, il postule une ‎marche des sociétés vers un ordre plus juste, vers la fin du « principe d'autorité ». ‎
Le contractualisme doit pour Proudhon être au coeur des rapports qu'entretiennent ‎les hommes entre eux. Sa pensée va évoluer peu à peu à ce sujet. En effet, après la ‎révolution de 1848, il va développer des thèses anti-étatiques si fortes, qu'il va écrire ‎dans Idée générale de la révolution que la seule solution au problème social est la « ‎dissolution du gouvernement dans l'ordre économique ». ‎

Cet économicisme ne va durer qu'un temps car quelques années plus tard, il va ‎cesser de faire de l'économie l'alpha et l'oméga de la société pour élaborer entre ‎autres la théorie fédérative, en réaction à la question de l'unité italienne. On trouve ‎dans ses dernières oeuvres deux types de contrat bien définis et qu'il entend ‎substituer au contrat social de Rousseau, auquel il reproche de n'être qu'une « fiction ‎de juriste » réorganisant la « tyrannie de droit divin » pour la faire « dériver du ‎peuple ». De même « Rousseau ne sait ce que c'est que l'économie. Son programme ‎parle exclusivement de droits politiques, il ne reconnaît pas de droits économiques ». ‎
Nous avons vu que la Justice suppose la liberté et l'égalité. Ces deux exigences vont ‎donner naissance au contractualisme proudhonien, qui, comme nous le verrons est ‎systématique. Ce type de justice correspond à ce qu'Aristote nommait la justice ‎d'échange à laquelle Thomas d'Aquin donna le nom de « Justice commutative », et ‎qui sert à fixer les échanges. Aristote lorsqu'il traite de ce type de justice, introduit la ‎notion d'équité, qui sert à régler les rapports particuliers entre les individus. ‎

Le terme de « commutatif » revient souvent sous la plume de Proudhon ; il écrit ‎dans Idée générale de la révolution : ‎
Le contrat social est l'accord de l'homme avec l'homme, accord duquel doit résulter ‎ce que nous appelons la société. Ici, la notion de justice commutative, posée par le ‎fait primitif de l'échange et définie par le droit romain, est substituée à celle de ‎justice distributive, congédiée sans appel par la critique républicaine. Traduisez ces ‎mots, contrat, justice commutative, qui sont de la langue juridique, dans la langue ‎des affaires, vous avez le COMMERCE, c'est-à-dire, dans la signification la plus ‎élevée, l'acte par lequel l'homme et l'homme, se déclarant essentiellement ‎producteurs, abdiquent l'un à l'égard de l'autre toute prétention au Gouvernement. ‎
Cet extrait mérite un commentaire afin d'exposer pourquoi il contient ses principales ‎positions sur le contractualisme et reflète à la fois un moment particulier de la ‎pensée proudhonienne. ‎

Premièrement, on trouve le thème du contrat social, pensé comme un contrat positif, ‎devant être renouvelé sans cesse : « un plébiscite de tous les jours », pourrions-‎nous dire en reprenant le mot d'Ernest Renan. La société, ne saurait être ‎essentialisée, elle doit se construire et a pour fondement l'individu. La justice ‎commutative vise à rendre opérant ce primat de l'individu en l'érigeant en source ‎principale du droit et à régler les rapports entre individus de manière équitable. ‎
Deuxièmement, ce passage est un moment de sa pensée, qui correspond à ce que ‎nous avons nommé plus haut économicisme, qui correspond à l'apogée de son ‎anarchisme, au sens où il contestait quasiment toute légitimité à la sphère politique ‎‎(l'Etat ou la « théorie gouvernementale »), dans laquelle il ne voyait qu'un ‎absolutisme déguisé. « [...] l'institution politique doit se perdre dans l'organisme ‎industriel : [...] la formule révolutionnaire ne peut plus être ni Législation directe, ni ‎Gouvernement direct, ni Gouvernement simplifié : elle est : PLUS DE ‎GOUVERNEMENT ». ‎

Les deux types de contrats qu'il va élaborer à la fin de sa vie sont d'une part le ‎contrat social et économique (le mutuellisme) et d'autre part, le contrat politique (le ‎fédéralisme). Le premier contrat correspond ce que nous venons de présenter. Le ‎second correspond au contrat de fédération. Ces deux points feront l'objet de ‎développements spécifiques aux parties II et III de notre étude. ‎
Nous pouvons cependant d'ores et déjà dire, que les deux contrats procèdent de la ‎même logique. La définition que Proudhon donne du contrat de fédération s'applique ‎aussi bien pour le mutuellisme : « Un contrat synallagmatique et commutatif, pour ‎un ou plusieurs objets déterminés, mais dont la condition essentielle est que les ‎contractants se réservent toujours une part de souveraineté et d'action plus grande ‎que celle qu'ils abandonnent ». Cette définition n'a rien de particulièrement originale, ‎on trouve des équivalents chez Hobbes ou Locke, cependant il faut préciser une ‎chose qui différencie grandement ces penseurs de Proudhon. ‎

Ce dernier ne parle jamais d'état de nature, pour justifier le contrat social. Il n'y a ‎pas de théorie postulant un état de licence absolue, dont la contrepartie serait un ‎état de guerre ou de crainte, et qui déboucherait sur la nécessité d'un pacte ‎instituant la société civile. Proudhon veut faire du contrat, non pas un acte fondateur ‎de la société, mais son régulateur, sans cesse renouvelé. C'est pourquoi le ‎contractualisme proudhonien est essentiellement positif et ne cherche pas à fournir ‎une théorie visant à expliquer l'apparition de l'Etat et la nécessité d'un ‎gouvernement civil. Le contrat est donc comme nous l'avons dit précédemment le ‎moyen par lequel la liberté des individus peut se déployer, sans pour autant ‎compromettre l'égalité entre les hommes. La source du droit devient par là même, le ‎consentement interindividuel. ‎

D) L'association

L'association est une conséquence logique de la liberté et du contractualisme, elle en ‎est le résultat. S'associer, c'est être « centre et circonférence »18 à la fois. Le ‎rayonnement, c'est à dire l'ensemble des « rayons » (écarts entre le centre et la ‎circonférence), est proportionnel au degré de liberté. Qui réalise sa liberté réalise ‎celle d'autrui dans cette logique, qui implique que l'égalité des rapports entre ‎individus ; car il ne saurait y avoir de « différence » de rayon, sans quoi, deux ‎individus s'associant ne seraient pas centre et circonférence. L'égalité des hommes ‎tient dans le caractère synallagmatique et commutatif du contrat que nous avons ‎étudié précédemment. Toute la réflexion de Proudhon va tourner autour de la mise ‎en oeuvre pratique de l'idée d'association. ‎

Pour bien comprendre le cœur de cette idée, il faut certes avoir en tête ses positions ‎quant au contractualisme (évoquées précédemment) mais aussi, sa « vision » quant ‎à ce qui meut la société. En effet, pour lui, la société est « organique », c'est-à-dire ‎qu’elle est composée de parties divers, les liens les unes entre elles, et qui assurent ‎l’évolution des mœurs, le progrès technique ou encore la force ou la faiblesse des ‎cultes religieux. Sa théorie associative, vise en réalité à permettre autant que ‎possible l’accord de ces différents corps. De là, vient une défiance très forte à l’égard ‎de l’Etat, auquel il ne reconnaît qu’un rôle régulateur minime et condamne toute ‎prétention à transformer la société. L’association est donc le mode d’expression et de ‎développement de la société civile. ‎

‎[…] en matière de révolution, l'initiative répugne au gouvernement. [...] Ce qui fait ‎que le gouvernement est par nature immobiliste, conservateur, réfractaire à toute ‎initiative, disons même contre révolutionnaire, c'est qu'une révolution est chose ‎organique, chose création, et que le pouvoir est chose mécanique ou d'exécution.[...] ‎J'appelle organique, non pas les lois purement conventionnelles, qui touchent aux ‎éléments les plus généraux de l'administration et du pouvoir [...]. J'entend par ‎organique ce qui fait la constitution intime, séculaire de la société supérieurement à ‎tout système politique, à toute constitution de l'Etat.[...] C'est au développement ‎spontané des mœurs,[...], de modifier ce qui peut-être modifié, d'apporter les ‎réformes que le temps seul révèle. ‎

E) La dialectique Proudhonienne :

Ayant eu connaissance de l'hégélianisme grâce a des immigrés allemands vivant à ‎Paris au début des années 1840, Proudhon développera une dialectique sans ‎synthèse, pour lui, la société est constituée d'éléments devant s'équilibre. Il dit à cet ‎égard : « L'antinomie est la loi même de la vie et du progrès, le principe du ‎mouvement perpétuel », « les contraires ne doivent non pas s'entre-détruire, mais ‎se soutenir, justement par ce qu'ils sont contraires »19. Il critiquera vivement ‎Rousseau et les socialistes de son temps d'avoir « nié perpétuellement » la société, ‎alors que lui développe l'idée qu'il faut réorganiser la société à partir d'un principe ‎nouveau, mais en ne niant aucun des principes qui la fonde ou la liberté de l'homme, ‎sans quoi la société détruirait son principe vital. ‎

Le coté négatif est utile, puisqu'il est la destruction de l'effet produit par le coté ‎positif, ce qui est l'essence même du mouvement perpétuel. Une horloge qui se ‎remontrait par cela même que le ressort se détend, ou que les poids descendent ‎serait une horloge perpétuelle. ‎
Cette métaphore de l'horloge montre bien comment Proudhon pense la société ‎comme le déploiement de principes contradictoires qu'il s'agit d'équilibrer afin de ‎permettre le progrès. La solution du problème social passera pour lui par l'accord, ‎l'association des différents corps de la société, ce qui permettra l'expression et la ‎résolution des conflits. « Associer la bourgeoisie, et avec elle la majorité des ‎travailleurs, à ma théorie de synthèse, de mutualité, d'égalité, ou association ‎progressive ». ‎

Dans le système des contradictions économiques, cette méthode va être pleinement ‎appliquée. Il y analyse les différentes antinomies constituant à son avis l'économie ‎politique. Il définissait cet ouvrage comme « une opération d'équilibre »22 visant à ‎comprendre les différents aspects de l'économie (valeur, concurrence, division du ‎travail, monopole, etc.) afin de les mettre au service de l'homme. La science ‎économique doit pour Proudhon conduire à l'extinction du paupérisme qui résulte du ‎caractère anarchique de l'organisation économique. C'est cette méthode dialectique, ‎qui pour Proudhon doit permettre la compréhension et la maîtrise des sociétés ‎humaines. ‎

‎ « La théorie d'une égalité pacifique, fondée sur la fraternité et le dévouement, n'est ‎qu'une contrefaçon de la doctrine catholique du renoncement au biens et aux plaisirs ‎de ce monde, le principe de la gueuserie, le panégyrique de la misère. L'homme peut ‎aimer son semblable jusqu'à mourir ; il ne l'aime pas jusqu'à travailler pour lui. »‎



II) Le mutuellisme :

A) Le travail comme réalisation de soi :

Proudhon fait du travail un moyen de réalisation de soi, à cet égard, il rejoint la ‎perspective hégélienne dans laquelle l'artiste lorsqu'il crée une oeuvre d'art accepte à ‎la conscience « pour soi ». Nous avons employé le terme d'artiste, car pour ‎Proudhon, le travail a une fonction morale, il permet à l'intelligence « de se faire ‎signe à elle-même », le travailleur se réalise à travers le produit de son travail. ‎L'artisan est le modèle du travailleur pour Proudhon, car son activité permet cette ‎réalisation. ‎
Il condamne donc avec véhémence la division du travail dont il dit qu'elle a pour ‎effet « quand elle est appliquée comme cela se pratique de nos jours, non seulement ‎de rendre l'industrie incomparablement plus productive, mais en même temps ‎d'appauvrir le travailleur, dans son corps et dans son âme [...] ». Il illustre cela en ‎citant ... ‎
‎... sur ce grave objet un observateur non suspect, M. de Tocqueville : A mesure que ‎le principe de la division du travail reçoit une application plus complète, l'ouvrier ‎devient plus faible, plus borné et plus dépendant. L'art fait des progrès, l'artisan ‎rétrograde. ‎
Proudhon a donc une approche morale du travail. Il dit : « L'homme s'élève à l'art, ‎au beau, par l'expérience (l'industrie) et la connaissance (la science) ; voilà tout ». ‎

B) Le travail comme seul producteur de valeur :

Dans son célèbre mémoire qu'est ce que la propriété, il eut une formule qu'il regretta ‎toute sa vie tant on la lui reprocha sans qu'il puisse s'en expliquer: « la propriété ‎c'est le vol » . Ce qu'il condamnait là, c'était le droit d'aubaine, l'intérêt sur le ‎capital, le fait qu'un travailleur se voit dépossédé du fruit de son travail, non par ce ‎que la propriété n'est pas collective, mais par ce qu'il n'est pas lui même propriétaire ‎de ses moyens de production. D'où une autre affirmation qui ne contredit pas dans ‎cette optique la première : « la propriété, c'est la liberté »28; il s'agit là de montrer ‎les deux dimensions d'un même problème, l'une négative, l'autre positive, ce qui ‎constitue une application de sa dialectique. ‎
Proudhon va tout au long de son œuvre opposer capital et travail, en ce sens que le ‎capital ne produit rien, il est nécessaire à l’investissement, mais il ne saurait être ‎source de revenu. Seul le travail produit, et l’intérêt sur le capital constitue un vol de ‎revenu légitime. ‎
Il y a deux emprunts majeurs dans la pensée économique de Proudhon : ‎

Le premier est fait à Ricardo et il concerne la théorie de la valeur. Proudhon ‎considère en effet que la valeur d’un produit correspond à ses coûts de production et ‎que cela constitue son « juste prix ». ‎

Le second, est fait à Jean-Baptiste Say, et correspond à la « loi des débouchés ». ‎Laquelle prévoit que « plus les producteurs sont nombreux et les productions ‎multiples, plus les débouchés sont faciles, variés et vastes ». ‎

La principale source d’injustice dans la sphère économique correspond à l’agiot ‎‎(intérêt sur le capital) en ce sens qu’il prive le travailleur d’une part de son dû. La « ‎loi des débouchés » va inspirer à Proudhon toute sa réflexion sur la nécessité ‎d’assurer la circulation des produits. Ces deux points sont capitaux pour comprendre ‎la logique de la démarche mutuelliste. ‎

C) Le principe de mutualité :

Le mot français mutuel, mutualité, mutuation, qui a pour synonyme réciproque, ‎réciprocité, vient du latin mutuum, qui signifie prêt (de consommation), et dans ‎un sens plus large, échange. On sait que dans le prêt de consommation l'objet prêté ‎est consommé par l'emprunter, qui n'en rend alors que l'équivalent, soit en même ‎nature, soit sous une autre forme. Supposez que le prêteur devienne de son coté ‎emprunteur, vous aurez une prestation mutuelle, un échange par conséquent [...].Ce ‎qui nous intéresse est de savoir comment, sur cette idée de mutualité, réciprocité, ‎échange, Justice, substituée à celles d'autorité, communauté ou charité, on en est ‎venu, en politique et en économie politique, à construire un système de rapports qui ‎ne tend à rien de moins qu'à changer de fond en comble l'ordre social.‎

Proudhon entend donc bien transformer l'ordre social grâce au principe associatif, qui ‎suppose la liberté individuelle et la possession individuelle des moyens de ‎production! Ainsi, Proudhon entend que les échanges soient justes, les hommes ‎libres, solidaires, et qu'en conséquence, l'unité de la société soit assurée. Il ajoute : ‎

Ce que n'ont pu opérer ni la puissance des grands empires, ni le zèle de la religion, ‎la logique du mutuellisme tend à l'accomplir. ‎
L'idée de mutualité « n'est autre chose que celle d'une justice synallagmatique, ‎s'appliquant à toutes les relations humaines, et dans toutes les circonstances de la ‎vie ». ‎
Sa théorie de la mutualité est une application de sa conception de la justice dans la ‎sphère économique. On y trouve en effet tous les points développés dans la première ‎partie : ‎

‎ Le sujet y est au centre, il n’est nullement question d’un quelconque collectivisme. ‎Chaque travailleur doit être propriétaire de son outil de travail, il est donc le ‎bénéficiaire exclusif des revenus de son travail. Chaque travailleur est libre de ‎s’associer ou non avec autrui selon un contrat synallagmatique et commutatif que ‎l’une et l’autre des parties peut rompre à tout moment. Chacun est donc libre de se ‎retirer quand il le désire de l’association. ‎

Les travailleurs et les différentes associations sont en concurrence les uns avec les ‎autres et fournissent leurs services au juste prix.. C'est-à-dire, le coût de production ‎d'un produit. L’équilibre économique des forces économiques règne et elles sont ‎libres de se développer. ‎

C’est à travers le thème de « l’association progressive » qu’il va penser la manière ‎dont le mutuellisme doit être mis en place dans la société, et ce, sous l’impulsion des ‎travailleurs et non du gouvernement. On trouve là une subtilité de la pensée ‎Proudhonienne qui à pour but de changer radicalement l’ordre social, mais cela sans ‎les désordres d’une révolution politique. Il dira à cet égard : ‎
‎"La révolution politique – c'est à dire l'abolition de l'autorité parmi les hommes est le ‎but ; la révolution sociale est le moyen".‎

Pour Proudhon, la théorie de la mutualité est assimilable à une nouvelle constitution ‎‎: la constitution sociale. Elle correspond à un contrat économique et social, qui a ‎pour but d'organiser les rapports au sein de la sphère économique. ‎

La constitution sociale n'est autre chose que l'équilibre des intérêts, fondé sur le libre ‎CONTRAT et l'organisation des FORCES ECONOMIQUES, qui sont, en général : le ‎Travail, la Division du Travail, la Force collective, la Concurrence, le Commerce, la ‎Monnaie, les Machines, le Crédit, la Propriété, l'Egalité dans les transactions, la ‎Réciprocité des garanties, etc.‎

D) La Banque du peuple, ou moyen d'association progressive : ‎‎

La Banque du peuple a été fondée dans un triple but : ‎
‎1°- Appliquer les principes de constitution sociale exposés ci-devant, et préluder à la ‎réforme politique par un exemple de centralisation spontanée, indépendante et ‎sociale ‎
‎2°- Attaquer le gouvernementalisme, qui n'est autre chose que l'exagération du ‎communisme, en donnant l'essor à l'initiative populaire, et procurant de plus en plus ‎la liberté individuelle par la mutualité ; ‎
‎3°- Assurer le travail et le bien-être à tous les producteurs, en les organisant les uns ‎à l'égard des autres comme principe et fin de la production, en d'autres termes, ‎comme capitalistes et comme consommateurs. ‎

La Banque du peuple avait pour but de réformer l'ordre économique et social de son ‎temps. Malheureusement, Proudhon fut condamné à 3 ans de prison. ‎

‎ « L'humanité demande à ses maîtres : Pourquoi prétendez-vous régner sur moi et ‎me gouverner ? »‎



III) Le système fédératif :

A) la théorie des régimes :

Proudhon adopte une approche dialectique dans son analyse de l'ordre politique dont ‎il dit qu'il « repose fondamentalement sur deux principes contraires, l'AUTORITE et la ‎Liberté : le premier initiateur, le second déterminateur ; celui-ci ayant pour corollaire ‎la raison libre, celui-là la foi qui obéit. {...} ces deux principes forment, pour ainsi ‎dire, un couple, dont les deux termes, indissolublement liés l'un a l'autre, sont ‎néanmoins irréductibles l'un dans l'autre, et restent, quoi que nous en fassions, en ‎lutte perpétuelle. {...} Supprimez l'un des deux, l'autre n'a plus de sens : l'Autorité, ‎sans une Liberté qui discute, résiste ou se soumet, est un vain mot ; la Liberté, sans ‎une Autorité qui lui fasse contrepoids est un non-sens. {...} toutes les conditions ‎politiques, tous les systèmes de gouvernement, la fédération y comprise, peuvent se ‎ramener à cette formule, le balancement de l'Autorité par la liberté, et vice versa ». ‎
Proudhon élabore à partir de ces considérations une classification « a priori » des ‎deux types de régimes qui en découlent, avec d'un coté, le régime d'Autorité, et de ‎l'autre, le régime de Liberté : ‎

Il en résulte quatre formes gouvernementales, deux pour chaque régime : ‎

Régime d'Autorité :‎
‎ - Gouvernement de tous par un seul ; -Monarchie ou Patriarcat
‎ - Gouvernement de tous par tous ; - Panarchie ou Communisme‎
Le caractère essentiel de ce régime, dans ses deux espèces, est l'indivision du ‎pouvoir. ‎
‎- Régime de Liberté : ‎
Gouvernement de tous pour chacun; - Démocratie
Gouvernement de chacun par chacun ; - An-archie ou Self-governement. ‎
Le caractère essentiel de ce régime, dans ses deux espèces, est la division du ‎pouvoir. Les termes «tous » et « chacun » sont ici fondamentaux car ils renvoient au ‎statut de l'individus dans la société. Le « régime d'autorité » ne reconnaît pas de ‎droit à l'individu, le sujet n'y est pas considéré comme la source du droit. Le « ‎régime de liberté » se caractérise par le fait que l'individu est une source inaliénable ‎de droits. ‎

Le système que Proudhon préconise s'approche donc de l'anarchisme, terme auquel ‎nous préfèrerons self-government car prêtant moins à confusion. ‎

Cette « théorie des régimes » permet de bien comprendre ou Proudhon veut aller ‎lorsqu'il théorise le fédéralisme. Il s'agit pour lui de penser la forme de ‎gouvernement ou l'individu soit le plus libre possible, puisse se donner sa propre Loi, ‎et cela tout en « faisant société ». Nous allons désormais voir quels sont les critiques ‎qui le conduisent vers la solution fédérale.‎


C) Critique de la démocratie représentative :

Proudhon conçoit la marche des sociétés humaines comme un mouvement tendant à ‎la fin du « principe d'autorité ». A la monarchie, qu'il qualifie de régime patriarcale, ‎doit succéder la démocratie représentative, dernière « transition » avant la ‎république qu'il qualifie comme : « une anarchie positive ». Sa critique de la ‎démocratie représentative vise donc à établir la liste des problèmes qu'elle ‎rencontre, à montrer comment (à son avis) elle est impuissante à les résoudre et à ‎poser cette solution comme possible dans un dépassement qui aboutirait à la ‎république. Ce qui légitime les institutions et le gouvernement dans la démocratie ‎représentative, c'est le suffrage universelle39. Proudhon pense que le question de la ‎souveraineté du peuple est fondamentale est pour établir le juste régime. Il fait trois ‎critiques majeures à la démocratie représentative à la légitimité qu'elle prétend tenir ‎du suffrage universelle. Lesquels critiques partent de 3 postulats qui n'ont pas été ‎pris en compte par les théoriciens du gouvernement de 1848. Ces postulats sont que ‎‎:‎
‎(...) l'on suppose d'abord que le Peuple peut-être consulté ; en second lieu qu'il peut ‎répondre ; troisièmement que sa volonté peut être constatée d'une manière ‎authentique ; enfin, que le gouvernement, fondé sur la volonté manifeste de Peuple, ‎est le seul gouvernement légitime. ‎

Autant le dire tout de suite, ces trois problèmes sont pour Proudhon insoluble. Il ‎définit le peuple comme un « être collectif », mais dont l'existence est ‎indémontrable. On peut juste attester du fait qu'il se manifeste dans les consciences ‎individuelles, « dans cette obstination de la multitude à croire à l'intelligence qui vit ‎en elle ». On peut tenter d'éclaircir cette formule à notre avis un peu obscur par ‎l'explication suivante : Proudhon interprète les aspirations démocratiques croissantes ‎en Europe comme la manifestation d'une volonté collective, commune à tous les ‎individus, et participant de la marche des sociétés vers la fin du principe d'autorité. ‎L'autonomisation croissante des individus, pourrions-nous dire, qui est aussi exigée ‎par la Justice.‎

Il nous faut reconnaître cependant que cette interprétation n'est pas tout à fait ‎satisfaisante et qu'une interprétation mystique serait peut-être plus argumentée. ‎Pour autant, le statut de « l'être » collectif est aussi d'ordre économique. Il existe ‎une force collective qui transcende la force individuelle et qui résulte de l'action ‎commune. Proudhon illustrait cela ainsi : ‎

‎« Il a fallu un jour à 200 grenadiers pour dresser l'obélisque de Louqsor sur la place ‎de la Concorde ; suppose-t-on, dès lors, qu'un seul homme, en 200 jours, aurait ‎réussi pareil travail ?42 » ‎

Toute sa démarche va donc consister à démontrer l'impuissance du suffrage ‎universelle à fonder en légitimité les gouvernements. Il ne croit pas en la possibilité ‎d'un transfert de souveraineté, qui dépossèderait tout un individus d'une certaine ‎forme d'exercice du pouvoir. Malgré toutes les critiques qu'il fera à l'encontre de ‎Rousseau, il va reprendre l'idée développée dans le Contrat Social qu'une assemblée ‎ne saurait être le mode d'expression de la volonté générale.‎

Qui a le droit de dire aux autres : C'est par moi que le Peuple parle ? […] Et quand ‎vous me feriez voir, comme en un cénacle, neuf cents personnages ainsi choisis par ‎leurs concitoyens, pourquoi devrai-je croire que […] c'est le souffle du Peuple qui les ‎inspire ? Et pour tout dire, comment la loi qu'ils vont faire peut-elle m'obliger ? ‎

Je conviens que le noeud de la difficulté consiste à faire parler et agir le Peuple ‎comme un seul homme. La REPUBLIQUE, selon moi, n'est pas autre chose ; et c'est ‎là aussi tout le problème social. Ou, pour dire de suite toute ma pensée, c'est la ‎démocratie que nous avons à démolir, comme nous avons démoli la monarchie : ‎cette transition sera la dernière, avant d'arriver à la république. ‎

Au lieu de dire, comme M. Thiers : Le roi règne et ne gouverne pas, la démocratie dit ‎‎: Le Peuple règne et ne gouverne pas, ce qui est nier la révolution. ‎

La République est l'organisation par laquelle toutes les opinions, toutes les activités ‎demeurant libres, le Peuple, par la divergence même des opinions et des volontés, ‎pense et agit comme un seul homme. Dans la République, tout citoyen, en faisant ce ‎qu'il veut et rien que ce qu'il veut, participe directement à la législation et au ‎gouvernement, comme il participe à la production et à la circulation de la richesse. ‎Là, tout citoyen est roi ; car il a la plénitude du pouvoir, il règne et gouverne. ‎

La République est une anarchie positive. C'est n'est ni la liberté soumise A l'ordre, ‎comme dans la monarchie constitutionnelle, ni la liberté emprisonnée DANS l'ordre, ‎comme l'entend le Gouvernement provisoire. C'est la liberté délivrée de toutes ses ‎entraves, la superstition, le préjugé, le sophisme, l'agiotage, l'autorité : c'est la ‎liberté réciproque, et non pas la liberté qui se limite ; la liberté, non pas la fille de ‎l'ordre, mais MERE de l'ordre. Voilà le programme des sociétés modernes. ‎

D) Le système fédératif :

FEDERATION, du latin foedus, génitif foederis, c'est à dire pacte, ‎contrat, traité, convention, alliance, etc., est une convention par laquelle un ou ‎plusieurs chefs de famille, une ou plusieurs communes, un ou plusieurs groupes de ‎communes ou Etats, s'obligent réciproquement et également les uns envers les ‎autres pour un ou plusieurs objets particuliers dont la charge incombe spécialement ‎alors et exclusivement aux délégués de la fédération. ‎

Ce qui fait l'essence et le caractère du contrat fédératif, [...], c'est que dans ce ‎système les contractants, chefs de famille, communes, cantons, provinces ou Etats, ‎non seulment s'obligent synallagmatiquement et commutativement les uns envers ‎les autres, ils se réservent individuellement, en formant le pacte, plus de liberté, ‎d'autorité, de propriété qu'ils n'en abandonnent. ‎

D'après ces principes, le contrat de fédération ayant pour objet, en termes généraux, ‎de garantir aux Etats confédérés leur souveraineté, leur territoire, la liberté de leurs ‎citoyens ; de régler leurs différends ; de pourvoir, par des mesures générales, à tout ‎ce qui intéresse la sécurité et la prospérité commune, ce contrat dis-je, malgré la ‎grandeur des intérêts engagés, est essentiellement restreint. L'Autorité chargée de ‎son exécution ne peut jamais l'emporter sur ses constituantes, je veux dire que les ‎attributions fédérales ne peuvent jamais excéder en nombre et en réalité, celles des ‎autorités communales ou provinciales, de même que celles-ci ne peuvent excéder les ‎droits et prérogatives de l'homme et du citoyen

En résumé, le système fédératif est l'opposé de la hiérarchie ou centralisation ‎administrative et gouvernementale [...]. Sa loi fondamentale, caractéristique, st ‎celle-ci : Dans la fédération, les attributs de l'autorité centrale se spécialisent et se ‎restreignent, diminuent de nombre, d'immédiateté, et si j'ose ainsi dire d'intensité, à ‎mesure que la Confédération se développe par l'accession de nouveaux Etats. ‎

E) La fédération progressive et les contres pouvoirs :

‎« Si irréprochable que soit dans sa logique la constitution fédérale, quelques ‎garanties qu'elle offre dans l'application, elle ne se soutiendra elle-même qu'autant ‎qu'elle ne rencontrera pas dans l'économie publique des causes incessantes de ‎dissolution. En autres termes, il faut au droit politique le contrefort du droit ‎économique. Si la production et la distribution de la richesse est livrée au hasard ; si ‎l'ordre fédératif ne sert qu'à protéger l'anarchie capitaliste et mercantile ; si, par ‎l'effet de cette fausse anarchie, la société se trouve divisée en deux classes, […] ‎l'une des riches, l'autre de pauvres ; l'édifice politique sera toujours instable. […] les ‎travailleurs se coaliseront contre les bourgeois, qui de leur côté se coaliseront contre ‎les ouvriers ; et l'on verra la confédération dégénérer, si le peuple est le plus fort, en ‎démocratie unitaire, si la bourgeoisie triomphe, en monarchie constitutionnelle. ‎

L'Etat n'est pas un entrepreneur de services publics, ce qui serait l'assimiler aux ‎industriels qui se chargent à forfait des travaux de la cité. L'Etat, soit qu'il édicte, soit ‎qu'il agisse ou surveille, est le générateur et le directeur suprême du mouvement ; si ‎parfois il met la main à la manoeuvre, c'est à titre de première manifestation, pour ‎donner l'impulsion et poser un exemple. La création opérée, l'installation ou ‎l'inauguration faite, l'Etat se retire, abandonnant aux autorités locales et aux ‎citoyens l'exécution du nouveau service. » ‎

Conclusion :

‎ Emile Brehier conclut en ces termes l'article sur Proudhon dans son histoire de la ‎philosophie : ‎

La philosophie proudhonienne est moins un système qu'une transformation foncière ‎dans la position et le classement des problèmes : son effort pour mettre fin, par la ‎notion de Justice, à la scission entre la nature et l'homme, l'équivalence qu'il établit ‎entre tous les systèmes « transcendants », théisme ou panthéisme, dont l'hostilité ‎réciproque était alors la grande affaire de la philosophie, doivent faire voir en lui une ‎pensée de grande valeur et dont les suggestions sont loin d'être épuisées. ‎

‎ A là suite de l'étude que nous avons mené, nous ne saurions qu'être d'accord avec ‎Emile Brehier, en ce sens que la pensée Proudhonienne, en ce qui concerne la ‎Justice, semble être une alternative féconde aux autres théories socialistes de son ‎temps, et du notre. Nous espérons que le lecteur, à la suite de notre travail en sera ‎convaincu. Du moins, que les quelques points que nous avons dégagé et articulé ‎inciterons à une relecture de l'oeuvre de Proudhon, qui, à notre avis, mérite d'être ‎abordée sous un angle nouveau, débarrassé des préjugés qui l'a conduite dans l'oubli ‎partiel ou elle se trouve aujourd'hui. Cependant, il convient d'ajouter, que la lecture ‎de Proudhon n'est pas aisée, de par le style, tantôt flamboyant, tantôt obscur, de ‎l'auteur. De plus, une telle démarche aurait pour vertu de séparer le bon grain de ‎l'ivraie, chez cet auteur qui « charriant pêle-mêle intuitions les plus novatrices et ‎vieilles stupidités », mérite d'être étudier, mais ne saurait en aucun cas faire l'objet ‎de louanges inconsidérées.‎

Ainsi, nous terminerons par un mot que l'auteur aurait prononcé peu avant sa mort, ‎et qui est une mise en garde pour tout ceux qui se poseraient en « gardien du ‎temple » ou qui chercheraient chez lui des réponses définitives aux problèmes qu'il ‎chercha à résoudre : « Il existe paraît-il des Proudhoniens. Ce sont sûrement des ‎imbéciles ». ‎

Hadrien Arcangeli






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